Mumbai - partie 1

Publié le par Sur la route de soi

Où l'on découvre le sens du "YMCA" de la chanson ...

    On avait donc réservé une chambre au YMCA de Mumbai, essayant de ménager le budget en optant pour le meilleur rapport qualité-prix de cette ville où le logement est si cher. YMCA pour moi ça sonnait comme une chaîne d'auberges de jeunesse américaine. Pour Clément, ça faisait référence à la communauté gay que lui avait évoqué le clip de la chanson " YMCA lalalalalala, YMCA !"
    La rue est calme, à deux pas de la gare, d'artères grouillantes de vie : sur le trottoir du linge qui sèche, des gens qui se font raser, d'autres qui dorment dans leur taxi, d'autres qui mangent, qui attendent, qui courent, qui jouent, qui cuisinent ... On gare la voiture à l'ombre de grands arbres dans cette rue où l'on a repéré une église adventiste du 7ème jour, un "kindergarten" méthodiste et autres sectes variées. Bon, pourquoi pas. L'hôtel, la chambre, la salle de bain commune sont d'une propreté qui fait plaisir à voir et à sentir, après tout ce sur quoi on a pu tomber. On n'a pas vu aussi bien depuis l'hôtel où nous étions descendus pour Noël, à Ispahan. Sur la table de chevet "The Holy Bible" (la Sainte Bible) - l'étau se resserre. Sur le bureau, sur les présentoirs du hall des revues et des brochures chrétiennes : où sommes-nous donc tombés ??? On arrive à attribuer le "Y" et le "M" aux "Young men" de la chanson, mais le "CA" ? C'est en ressortant qu'on trouvera la réponse : en grosses lettres sur la façade du bâtiment :
YOUNG MEN'S CHRISTIAN ASSOCIATION
(Association Chrétienne de Jeunes Hommes)

     Inde Mumbai (114)Fallait le dire tout de suite ! On n'en est pas moins très heureux de notre choix. On se douche (Première vraie douche -eau chaude ou froide qui coule en continu et à volonté d'une paume de douche !- depuis plus de 3 semaines) et on s'étale, nus comme des vers, sous le ventilateur de la chambre qui crée une tourmente bénie de courants d'air ! On respire. Nos corps retrouvent leur état solide.  

Un musée un peu particulier

Quand on finit par ressortir, c'est pour aller avaler un thali très copieux dans un resto à la fois chic et populaire du boulevard d'à côté. Populaire pour la classe moyenne, infiniment plus nombreuse que vous ne l'imaginez peut-être. Quand on entre les serveurs veulent immédiatement nous canaliser vers la salle A/C, à l'air conditionné, sûrement parce qu'on est des visages pâles, mais on insiste pour s'asseoir dans la salle de tout le monde, sous les ventilateurs.

Quand on ressort de là on a pris la décision d'aller faire nettoyer l'intérieur de l'appareil photo (qui est tâché depuis longtemps, et qui nous oblige à de longues et rébarbatives heures de nettoyage des photos). De boutiques en boutiques on comprend qu'il vaut mieux se rendre au "centre", du côté de "Fountain", et donc prendre le train. Nous prenons le chemin de la gare voisine, mais là, une devanture attire notre attention : un SU-PER-MAR-CHE ! Il faut avoir été depuis plusieurs mois dans un cadre aussi pauvre en "grandes surfaces", pour comprendre ce que ces "marchés" peuvent avoir de si "super". On aurait jamais cru pouvoir ressentir cela un jour ! On pénètre dans cette antre (escalators, caddies, détecteurs de métaux, consigne, hôtesse d'accueil) comme dans un palai des merveilles, et on visite les rayons, un à un ou presque, comme ceux d'un musée. Les temples, les statues et les idoles, les mosquées, les femmes voilées et les saris, les vaches et les touktouks, tout cela n'est plus que notre quotidien. La rareté, l'exotisme, c'est ce supermarché. On écarquilles les yeux comme un enfant devant les présentoirs à bonbons d'une boulangerie, si rarement accessibles. Oh bien sûr ce n'est pas unAuchan francilien, plutôt un petit Super U. On en profite pour répérer quelques denrées rares : berlingot de sauce tomate, lait UHT, cheddar, lingettes nettoyantes, pâtes italiennes, éponges en vraie éponge, made in France ... On reviendra plus tard !

Quand Clément réalise ses rêves d'enfants

    Nous voilà dans cette gare, immense et pleine de tout. Les voyageurs se mêlent aux colis qui viennent de partout en Inde. Les gens dorment par terre en attendant leur train qui arrivera bien un jour.
Nous cherchons les guichets et prenons nos billets pour le centre ville. Huit roupis aller pour deux en deuxième classe, pour 5 km à parcourir.
    Le train qui arrive de la banlieue est sur la voie. On grimpe dedans, il n y a pas beaucoup de monde. On doit être en heure creuse. Sans traîner, car aussi il redémarre. Ca y est, c'est le départ, les portes restent ouvertes comme dans les films! Je me mets à la porte, je m'accroche à la barre, cale bien mon pied au sol et me pend dans le vide les cheveux aux vent.
    Je suis tout fou, un rêve d'enfant (après le tracteur-tondeuse à la baie d'Ecalgrain et la mob sans casque à Diu) ... Le sourire jusqu'aux oreilles et les yeux pétillant de bonheur.
Dans notre bout de wagon, une mémé et une jeune femme. La mémé est fâchée, elle commence à nous parler avec véhémence : on ne comprend rien, elle s'énerve. La jeune femme nous explique en anglais, et l'on comprend avec difficulté par dessus les bruits assourdissants du train, que je ne peux pas être là, c'est interdit, c'est un wagon pour femmes. Bah ça alors, si on s'y attendait ! On était au courant de la ségrégation dans les autobus iranien, mais on n'avait pas été prévenus pour les trains de banlieue indiens ... Oups ! A l'autre bout du wagon, derrière une paroie de barreaux, des hommes ; je cours m'y installer, le corps au vent de la portière.
    Un de mes rêves vient de se réaliser et ce n'est pas tout. La gare d'arrivée, Churchgate station, se dévoile devant nous, et là, ce que je n'ai jamais pu faire en France ou en Europe, et bien je l'ai fait : alors que le train ralentissait j'ai sauté du train en marche juste pour avoir cette sensation que je n'avais jamais eu. Trop la classe, que du bonheur et une sensation de liberté que nous n'avons plus chez nous ......

    Une fois sur le quai un bonhomme vient nous parler : ce que je viens de faire est passible d'une amende de ... 40 Rps (ramené en euros, 70 cents, la punition a du mal à nous faire frémir, mais pour quelqu'un d'ici c'est beaucoup on le sait).  Qu'ai-je donc fait ? Non, pas sauter du train, ça c'est anodin. Mais j'étais installé dans la section 3ème âge et handicapés du wagon ... Voilà qui est bien compliqué ... Il nous fait remarquer les dessins sur la tôle à côté des portières : là je ne peux pas aller, par contre dans les autres wagons oui. Mais est-ce que Léo peut venir avec moi chez les hommes ? Oui oui, chez les hommes c'est mixte ! Bon bah voilà, il suffisait de le savoir !

Mumbai : ville totale

    Cette fin d'après-midi-là on ne passera que quelques heures au coeur de la fourmilière bombaisienne. Quelques heures pour saisir l'ampleur du phénomène, quelques heures pour suer toute l'eau de nos corps, quelques heures pour détester la chaleur et pour adorer ses rues.
    On sort de la gare, l'étuve. On est déjà poisseux, gluants. On cherche une boutique d'appareils photo. On demande aux uns, aux autres, pas un nous envoyer dans la même direction ... On se perd. On arrive au bord de l'eau, vue cinématographique : digue en arrondi renforcée de gros rochers, front de mer bétonné, immeubles gris, gratte-ciel au loin de l'autre côté de la baie, lagune et buildings perdus dans un brouillard jaunâtre que l'on soupçonne être épais de pollution. On ouvre nos pores au vent de la mer. Des vendeurs de glace passent leur glacière à la main. Avec leurs batonnets glacés ils ne répondent pas à un désir mais à un besoin. Nous n'achetons rien : impossible que la fameuse chaîne du froid ait été respectée. Ici, seule la chaîne du chaud règne.

     On finit par comprendre que, si l'on se perd, c'est aussi parce que les lieux (rues, places, monuments) se cachent chacun derrière plusieurs dénominations : souvent, au nom traditionnel, hérité de l'Empire britannique, se superpose un deuxième, indianisant et à rallonge, tout droit sorti de l'imagination récente de nationaliste. A ceux-là il faut ajouter le surnom utilisé affectueusement par les habitants. Pratique n'est-ce pas ? Prenons la fameuse gare Victoria : dans notre guide et sur les brochures il y est fait référence sous le nom de "Victoria Station", ou "Victoria Terminus". Mais sur le plan, et officiellement, c'est "CST", soit "Chhatrapati Shivaji Terminus", et quand le quidam vous en parle dans la rue, et bien, pour lui, c'est "VT" -à prononcer "Viitii", son petit nom intime, à échanger entre initiés ... C'est pas gagné !!!

  On trouve enfin la boutique pour appareils photo. Après l'enfer, le paradis : on passe la porte et nous voilà sur le cercle Arctique. On profite des 20° le temps de négocier le nettoyage de l'intérieur de l'appareil, mais ensuite il faut bien se résigner à ressortir ... c'est à dire re-rentrer dans le four. Mais notre séjour au Groënland nous a quelque peu rassénérés et nous sommes maintenant en mesure d'apprécier pleinement le décors dans lequel nous sommes plongés.
    Nous marchons sous des arcades, au milieu d'une place, une grande fontaine en pierre, le long du boulevard de hauts immeubles "victoriens" comme ils disent, derrière des grilles en fer forgé, au milieu d'un parc tiré à quatre épingles, un palais agrémenté de verrières, ailleurs on aperçoit une Big Ben égarée sous les Tropiques. Londres, chaque pas nous rappelles que nous sommes à Londres, jusqu'aux vieux bus à l'impériale ! La bonne vieille Angleterre, mais en Inde ! Car l'Inde est partout ; des Indiens bien habillés se pressent le long des trottoirs, d'autres, par milliers, debout devant leurs stands, tentent de vendre T-shirt ou gadjets aux passants, d'autres encore vivent leur vie dans le caniveau, mendiant ou attendant simplement que passent les heures.
    Le soleil finit par disparaître et nos corps retrouvent un peu de leur énergie dans la tiédeur du soir. Nos pas nous mènent aux abords de "ViiTii". Il n'est pas loin de 19h et une marée humaine afflue de tous côtés vers l'immense gare que l'on devine dans le crépuscule. Nous rebroussons chemin en direction de notre gare  et nous joignons aux flots de banlieusards regagnant leurs foyers. Nous sautons dans un wagon, mixte cette fois (dans lequel les femmes se comptent cependant sur les doigts d'une main). Le train est à peine plus bondé qu'un RER francilien mais, quand il s'agit de monter ou de descendre, c'est du chacun pour soi et ça peut-être très bourrin. Portières grandes ouvertes, 2 rangs de 15 ventilateurs brassent un air tiède et humide. Le train ne tarde pas à s'ébranler et le vent s'engouffre entre les corps. Clément doit se résigner à céder son perchoir favori : les places au frais sont très prisées.

    Le soir, à proprement parlé rincés et essorés, nous essayons de rassembler dans notre tête les impressions laissées par cette première journée ... Mumbai ... Mumbai, c'est toute les villes du monde en une ; c'est New-York et c'est Paris, c'est Londres, Buenos Aires et Istanbul, c'est San Francisco, Brest, Chicago et Marseille, Madrid et Boston, Lahore et Bordeaux, Nouakchott et Mendoza, Athènes, Belfast et Cordoba ; et puis un peu de toutes les villes et de toutes les campagnes d'Inde aussi ... Un peu de chacune et toutes à la fois ! On adore déjà, mais on est un peu dépassés par les dimensions de la géante, par sa paisible effervescence et  par toutes les vies qui s'y vivent, tous ces mondes parallèles dans lesquels ses habitants évoluent sans jamais vraiment se croiser ...

Publié dans Inde-1

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P
<br /> fidèlement votre...Encore moi. Quand on aime on ne compte pas n'est ce pas?J'avais encore un gout de trop peu et avais deviné qu'il y aurait une longue et passionnante prose sur Mumbay. Merci.<br /> tb+++. Bises .Isa.<br /> <br /> <br />
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