La colline aux 900 temples : Shatrunjaya

Publié le par Sur la route de soi

   Réveil-matin 5h30. Courte nuit. Tout est calme dans le patio. Les premières lueurs de l'aube font fuir les derniers moustiques. On avale un peu de pastèque, des bananes, Clément son café, moi mon jus de citron à l'eau. Notre petit-déjeuner habituel. A 6h30 on passe la grille de l'hôtel. Les rues sont quasi-vides, gris-blanches dans la lumière brumeuse du matin. On traverse la ville, tout heureux de cette solitude fraîche et reposante. Les rues sont propres, rien à voir avec hier soir; des femmes balayent, courbées sur leur balais sans manche. Arrivés au pied de la colline on déchante. Ses abords sont encombrés de centaines de personnes, ses premières volées de marches prises d'assaut. On peut à peine se glisser hors de la voiture, encerclée d'enfants et d'adultes. On ne sait trop ce qu'ils nous veulent. On marche d'un pas décidé vers l'accès à la colline. Et là on comprend : tous nous proposent leurs services de porteur "doli, doli". Des dizaines et des dizaines d'Indiens sont déjà installés sur les différentes systèmes de portage : chaise de camping ficellée à deux brancards portée par 4 hommes ou siège suspendu à un long bâton de bambou porté par deux hommes (un à l'avant, l'autre à l'arrière), à l'épaule, ou deux femmes, sur leur tête. Les Indiens portés sont en partie handicapés (nous n'avons jamais vu autant de cul de jatte qu'en Inde, surtout ici, jambes attrophiés ou absentes), très âgés, ou dodus. D'autres sont vaillants mais semblent tout fiers d'effectuer l'ascension en pacha. Certaines familles y collent aussi leurs bambins qui se cramponnent aux cordages, ou leurs bagages, gros sacs de voyage sûrement chargés d'offrandes, noix de coco aux autres sucreries ... Nous comprenons ainsi rapidement l'essor des échoppes de corde en ville. Les porteurs sont presque tous armés de hauts bâtons de bambou pour soutenir leur effort.

Inde Gujarat Palitana (5)
     Les porteurs ? Eux aussi sont des dizaines, plusieurs centaines sûrement. Il faut voir la cohue et le brouhaha qui règnent au pied des marches ! Nous assisterons même à une belle engueulade entre, semble-t-il, deux équipées de porteurs, au premier virage de la montée. En attendant nous résistons aux offres de chacun des porteurs tour à tour, déterminés à nous lancer rapidement dans l'ascension. On n'arrive même à imaginer pouvoir profiter d'un service aussi aliénant. Ca nous évoque immédiatement des esclaves portant leurs maîtres. Poursuivie, je soulève mes jupes pour dévoiler mes mollets et les tâte sous leurs yeux en leur faisant signe que "c'est du bon, y'en a là dedans !", ça les fait rigoler et ils comprennent qu'avec moi c'est pas la peine, je suis de leur côté, celui de l'effort, même si au fond je ne participerai pas de leur économie.
    Il faut dire que depuis une semaine et un pacte scellé dans l'enthousiasme d'une grosse ballade en bord de mer, nous nous sommes lancés dans un programme sportif régulier ... pour nous préparer aux dénivelés himalayiens ... Nous en rêvons déjà : dans un mois nous espérons être à Pokhara et nous lancer sur le trek des Annapurna, celui qui nous fera faire, en trois semaines, le tour du massif ... Donc histoire de se mettre en forme, nous nous sommes levés, à Diu, plusieurs jours de suite avec le soleil pour courir une vingtaine de minutes le long de la plage avant que ce dernier ne cogne trop fort, en agrémentant le tout de quelques pompes et abdos. Pas grand chose, mais nous ne sommes pas peu fiers de relever ce petit défi ! Bref, la colline de Shatrunjaya fait partie du programme et on a le moral sportif très remonté !
Et c'est parti. Il est 7h10. On a un bon rythme, et rares sont ceux que l'on ne dépasse pas. Rapidement on a une belle vue sur la ville en contrebas, un bras de mer qui miroite sous la brume à l'Est, du côté où le soleil vient d'émerger. Les marches sont décomptées à la peinture blanche sur la pierre. Nous franchissons de petits portiques blancs qui étalonnent l'ascension d'un peu d'ombre, de bancs de pierre, d'amphores d'eau et parfois d'un petit temple. Après le premier millier de marches nous nous offrons une pause sous l'un d'entre eux. L'air est encore frais, mais nous commençons à nous réchauffer. Nous sommes au milieu des Indiens, nous marchons tous dans la même direction, mais n'avons pas tous, ni les mêmes motivations, ni le même rythme, ni les mêmes moyens.
    Inde Gujarat Palitana (12)Un peu plus tard, le soleil sort de la brume et ses rayons commencent à nous carresser, nouvelle pause, plus bucolique : nous regardons la campagne, et plus loin le golfe de Khambat s'étaler à nos pieds. C'est superbe, on se régale. On regarde sur un replat du sentier les Indiens passer, à pied ou portés, les porteurs se hâter à gravir les petites volées de marches avant de s'arrêter, syncrones, pour souffler, une fois atteint le palier. Il y a aussi des femmes qui portent haut sur leur tête des ballots d'affaires, les sacs de pélerins ou que sais-je encore. De petites bonnes femmes tout de blanc vêtues, pieds nus, toujours voilées, le crâne souvent rasé, dévalent en courant, presque en volant, les escaliers. Elles ont été les premières à monter et resdescendent déjà. Qui sont-elles ? Cela restera une énigme. Il y a aussi des bébés qui s'entraînent là, tenant un doigt de leur père, à gravir leurs premières marches ... leurs pas paraissent si petits, si faibles, si maladroits face à la masse de la montagne.
    Plus haut, on ne voit rien. Le sommet est dans les nuages. On se remet sur nos jambes. Le soleil commence à chauffer, mais aussitôt nous passons dans les nuages. Si les Dieux Indiens sont quelquepart c'est certainement ici, et ce cadeau de nuages au milieu de cette fournaise qu'est le Gujarat vaut certainement que l'on croit en eux. 2800 marches. Bifurcation. On commence à sentir nos mollets. On croise 2 Français. Ils prennent à droite, nous à gauche. Le Monde occidental fait peu de poids ici. Ici c'est l'Inde. Encore quelques centaines de marche et nous voilà au pied de hautes fortifications. Des femmes préparent des écuelles de lait-caillé-yaourt pour les pélerins.
    Nous passons la grande porte et arrivons dans cette forteresse de temples. Un énorme d'abord, puis, après un second porche, d'autres temples, de toutes tailles. Là les grimpeurs du matin pique-niquent. Il est 8h30. Nous nous déchaussons, et passons un nouveau portique blanc. Là, un petit sentier ponctué de marches grimpe au milieu d'un village de templions. On se croirait au Père Lachaise, sans les arbres (vu toutes les chaises à porteurs portant nos pères on est à peine étonnés). C'est un peu magique. Un nouveau portique et nous nous retrouvons dans un patio dans lequel règne une grande activité. il s'y brasse de grandes quantités de pétales de fleurs et des hommes s'engouffrent dans un bâtiment dont ils ressortent drapés ... Nous passons un nouveau portique et nous voilà au sommet, la dernière cour elle aussi chargée de nombreux temples. Tous hébergent en leur sein ce qui nous paraît être la même statue de pierre polie, blanche, noire ou ambrée, d'un personnage aux formes naïves, assis en tailleur, au regard niais. Selon la taille des temples il peut y en avoir une, deux, cinq ... Au centre de la cour au sol de marbre, se dresse un temple plus important, aux sculptures plus travaillés. Il y règne une activité intense. Musique et chants montent, avec ferveur, de l'intérieur. Autour, des hommes semblent attendrent en tailleur dans des couloirs grillagés (comme les tunnels par lesquels, dans les cirques, les tigres passent de leur cage à la piste). D'autres prient dehors. Tout cela nous échappe ... Nous grimpons par un petit escalier sur les toits. Vue plongeante sur le coeur du temple : des femmes surtout. Celles en blanc chantent leurs litanies. D'autres s'empressent de dessiner du bout des doigts des swastica (sorte de croix gammée inversée, symbole de l'absolu) avec des grains de riz, d'autres encore font tourner un petit moulin métalique devant un miroir envoyant de la lumière en direction du sanctuaire de l'idole. Rencontre du troisième type ... Soudain les chants cessent. Il se passe quelque chose. On redescend voir : on est en train de faire la toilette de l'idole. Nous continuons notre promenade dans les toits. La colline aux temples baigne dans les nuages ; nous sommes juste au dessus d'eux, et n'apercevons que par intermitence le fond de la vallée. Par intermitence aussi nous apercevons un peu plus haut une deuxième colline fortifiée reliée à la nôtre par des temples. Mont Olympe de l'Inde, on imagine bien les Dieux vivant là-haut, sur leur nuage.
Inde Gujarat Palitana (15)
On entreprend l'ascension de cette deuxième cité des Dieux. En haut des escaliers une sorte de chemin de ronde déserté nous mène à ... un mausolée musulman, le tombeau d'un certain saint de l'Islam. Ici l'atmosphère est plus paisible, plus aérée, loin des encens du bas. Un tas de petites constructions de bois symbolisant de minuscules berceaux. Des femmes viennent les y déposer dans l'espoir d'une grossesse ...

    Nous redescendons la colline de Shatrunjaya, les 3500 marches. Pas vraiment fatigués, mais lorsqu'on
Inde Gujarat Palitanas'arrête nos jambes tremblent. Il n'y a plus grand monde dans les escaliers, nous sommes quasi les seuls à redescendre, et ceux qui montent sont les retardaires, familles de plusieurs enfants. Les petits braillent. Ils ne veulent plus avancer. Entre deux passages nuageux le soleil brûle. Nous sommes contents d'arriver en bas. Il est 11h. Nous fuyons en hâte la chaleur étouffante de la ville. Au passage nous croisons un éléphant chargé de branchages. Même la troisième fois l'émotion est toujours aussi forte. Nous faisons demi-tour pour le prendre en photo, mais même à pas lent, l'animal avance vite.

Publié dans Inde-1

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article