Istanbul-Trabzon

Publié le par Sur la route de soi

Quitter Istanbul
   
Sous la pluie, une pluie battante et continue. L’agglomération qui n’en fini pas, et pourtant nous sommes du bon côté, déjà à l’Est, déjà en Asie. Horizon bouché, voies rapides, stations service, camions, immeubles, tout est gris, détrempé, éclaboussé d’une eau noire de pollution. Nous nous accordons un peu d’autoroute jusqu’à Izmit : en contrebas un bras d la Mer Noire sillonné d’énormes porte-conteneurs.
Plus loin la pluie se calme un peu, et nous nous retrouvons au beau milieu d’un paysage un peu lunaire. Nous dominons une vaste étendue de petites montagnes comme on en avait jamais vu, comme d’énormes dunes couvertes d’une herbe jaune et drue, au relief très dessiné, à la fois tout en courbes et tarabiscoté. Ces grands espaces (pourtant bien rétrécis par un horizon plombé de gris) nous grisent un peu ; on retrouve le plaisir d’aller de l’avant, toujours un peu plus loin.
    A une station service où on s’arrête prendre de l’essence (à ce propos, l’essence ici c’est vraiment pas donné : entre 3,32 et 3,44 Telei le litre, ce qui nous fait plus d’1,50 euros !), le patron, tandis qu’il envoyait ses employés nous nettoyer les vitres de la voiture à grandes eaux (oui, ils sont toujours au moins 4 à se tourner les pouces dans les stations service) nous offre un thé. Un petit vieux qui traînait par là est tout heureux d’échanger quelques mots en français avec nous !


Ne pas confondre  terrain de camping et gendarmerie …
   
On a bien roulé, la nuit est tombée, il ne pleut plus, il faut chercher un petit coin tranquille où dormir. On quitte la route principale, grimpons une côte, et trouvons une entrée de chemin qui fait l’affaire dans un virage de cette petite route peu passante. Le ciel est étoilé, il fait bon.  Petit western (Mon nom est personne) pour rester dans l’ambiance de la liberté offerte par les vastes étendues et on s’endort en rêvant au spectacle que nous réserve le lever du soleil, car soleil il y aura ! L’oreille aux aguets tout de même. Clément me dira plus tard qu’il avait un pressentiment.
    Minuit trente. Lumière. Ronflement de moteur. On frappe à la voiture. Une petite équipée de types en uniformes militaires dans la lumière des phares. Des « Jandarma ». Que veulent-ils ? On est bien là, au chaud, on dormait. Clément discute (par signes et dans le noir !), parlemente, mais non, ils insistent, on doit décamper de là. Pourquoi ? « People » disent-ils en désignant la vallée. Visiblement il y a un problème avec des gens, sont-ils dangereux ? En tout cas on ne peut pas rester là. Ils nous enjoignent de les suivre au « centrum », la ville de Karabük à une dizaine de kilomètres de là. La tête dans le cul on a quand-même vite fait de plier toutes nos affaires et c’est parti, on les suit … mais voilà qu’en route, à moitié endormie, je réalise que j’ai oublié mes chaussures sur le lieu de campement. Impossible de fausser compagnie aux gendarmes en faisant demi-tour. Notre convoi s’arrête devant la caserne de la police. Le petit groupe de discussion s’agrandit. Malgré les espoirs qu’on plaçait en eux les policiers ne parlent pas vraiment plus anglais que les gendarmes. Clément négocie tandis que je somnole, hébétée par le froid et la fatigue, dans la voiture. Il leur propose un café pour les amadouer, et le voilà inviter à boire le thé avec le chef des gendarmes et les policiers. Il arrive à les convaincre qu’on n’ira pas à l’hôtel et obtient de pouvoir redéballer la tente de toit … sur le terrain devant le commissariat, au bord de la grosse route. On se réinstalle … et il retourne discuter la destinée de mes chaussures : eux pensent qu’une paire de pompe ne vaut pas 20 km de déplacements, que je ferai mieux d’en racheter demain, mais comme c’est un peu leur faute tout ça ou juste parce qu’ils sont gentils (car il faut dire qu’ils ont tous été très chiants et incompréhensibles mais aussi très gentils, de A à Z) les gendarmes font l’aller-retour et me ramène mes pompes dans la nuit. Nous nous endormons, il est 1h30.
Toc toc toc … 7h30 … la « Polis », dans son extrême bonté, vient nous prévenir qu’un nouveau jour est arrivé, comme si l’appel du muezzin et le défilé de camions ne s’en étaient pas déjà chargé !

  Safran Bolu
(productrice ancestrale de safran, épice issue de la récolte automnale des pistils de crocus)
Turquie Safran Bolu (29)
    Quand on arrive à Safran Bolu, il est tout juste 8h00, on n’est vraiment pas réveillés, pas encore de bonne humeur, et la ville, elle aussi est tout endormie. D’ailleurs, la vieille ville de Safran Bolu, on y arrive pas, on y plonge, on y descend, on s’y engouffre. Ses maisons empreintes de l’écoulement du temps s’étalent sur les versants de deux vallées, à cheval sur des gorges, des torrents …
    Matinée à déambuler dans ses rues pavées, à surprendre la dispersion d’un marché aux bestiaux, à soupeser les grenades du marché maraîcher, à saliver devant les vitrines des pâtisseries et à humer les bonnes odeurs de pain chaud … Le soleil joue à cache-cache avec les nappes de brumes.

Turquie Safran Bolu (21)
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En longeant la côte de la Mer Noire

Amasra
    Nous découvrons la Mer Noire à Amasra, petite cité portuaire élevée à califourchon entre une presqu’île et une île, d’où l’on se rince l’œil d’une belle sur la côte de falaises.  D’énormes vagues viennent s’éclater sur la digue où les plus fortes asperges d’écume les pêcheurs, nombreux ici comme à Istanbul.
    Le soir, la chance nous offre une petite crique de sable déserte en cadeau. Un havre de paix où se reposer de la nuit précédente. En réponse à la pluie la petite crique nous tend une paillotte sous laquelle nous dînons à l’abri, en pulls. Il fait drôlement bon.
   
  
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Turquie Amasra
















   Côte de la Mer Noire ("Kara Deniz") entre Amasra et Trabzon

   Aux grondements profonds des vagues qui ont bercé notre nuit, répondent le ronflement fort et continu du moteur le lendemain. Il faut dire que cette sympathique route côtière qui, par monts et par vaux, ravis nos petits yeux, n’est pas radine en dénivelés. De vrais montagnes russes où chaque lacet serré nous dévoile le paysage sous un jour nouveau … ou plutôt sous une pluie nouvelle. Averses et éclaircies seront le lot de notre journée.  Le soir froid glacial et grosses rafales de vent nous font craindre pour la survie de la tente de toit … que l’on finit par tourner pour que le vent puisse la caresser dans le bon sens du poil … Au réveil, timide soleil et sommets enneigés non loin de là.
    Nouvelle journée ; encore quelques centaines de kilomètres à parcourir le long de la mer noire. La côte s’aplatit un peu, et l’on voit au Sud les terres s’élever doucement mais sûrement vers de petits sommets arrondis délicatement enneigés. Déjeuner à Sinop, grosse bourgade qui a stratégiquement installé son fort et son port sur une presqu’île ouvertes aux 4 vents, dans une cantine du port (déco calqué sur les cafés turcs d’Annemasse). Du vent il y en a. Nous marchons sous une pluie de neige fondue. Après-midi à longer un bout de côte complètement différent. Déjà la route est plus large, mieux entretenue, et nous restons en hauteur, surplombant une mer aux reflets turquoises. Magnifiques dégradés de bleus soit dit en passant. Même le soleil s’y met.
    On roule, on roule, on ne s’arrête plus. On passe Samsun, mais Trabzon est encore loin. 

Turquie cote Mer Noire (13)
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Hospitalité inattendue au pays de la noisette

    Ça commence à être redondant, nous en avons conscience, mais une fois de plus, la nuit tombée à notre insu, nous cherchons un petit coin de paradis où poser le camp. Fatal destinée du voyageur itinérant au gré des vents … Sauf que là on est coincés depuis pas mal de kilomètres sur une espèce d’autoroute qui enfile les tunnels comme des bracelets. On réussit à s’en échapper, nous engageons dans le premier petit chemin venu et … ça grimpe raide, très très raide …. La voiture n’est plus trop sûre de si elle doit continuer son effort de montée ou bien se laisser aller en arrière. En haut, cul de sac ! On est quand même pas montés pour rien. Là, un joli petit bout de terrain bien plat.
   On descend demander à la maison d’à côté si on peut y garer la voiture pour la nuit. Que neni ! Le petit vieux ( Aydin) qui vient à notre rencontre refusera catégoriquement de nous laisser dormir dehors, et nous embarque au chaud dans son salon pour un thé. Lui et sa femme étaient installés là, pieds nus, près du poêle, à casser les coques de noisettes (c’est la région) qu’ils venaient de faire griller. Nous n’avons pas plus de 10 mots de vocabulaire en commun à notre actif, mais les sourires, les simagrées, l’atlas et les plans font le reste. On se mord quand même un peu les doigts de ne pas pouvoir parler un peu de turc, ça limite un brin les échanges. La petite vieille, un mouchoir sur la tête, se met à nous cuisiner un dîner de petits poissons fris et de börek (feuilleté) à la viande, qu’elle nous sert accompagné d’olives noires, de miel, de figues confites  et de peynir (fromage un peu comme la féta).  Clément leur déballe notre collection de posters de la France, mais ça ne les intéresse pas, leurs murs sont nus, complètement nus, à part une photo de leur mariage. C’est une grande maison, avec un salon en bas, une grande cuisine, 2 salons en haut et deux chambres. Mais à part le salon et la cuisine, rien n’est chauffé. La chambre qu’ils nous offrent : glaciale ! Ils pouffent de rire quand Clément insiste pour qu’ils ne nous préparent qu’un lit, vu qu’on va dormir dans le même.
   Nuit partagée avec moisissures et acariens … Mais au matin on est contents : dehors il a gelé ! Gros petit déjeuner : restes du dîner, œufs durs et légumes au vinaigre revenus à la poêle. Je me dis que beaucoup de tout cela doit venir de leur jardin.
    Au moment du départ, comme s’il ne nous avait déjà pas assez donné, la vieille nous fourre dans les mains un sachet de clémentines et un autre de noisettes « pour la route » !


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 Yulshen et Aydin, nos hôtes d'une nuit, vers Ordu









Trabzon ou la course aux visas pour l’Iran
   
   
La route ? Vue parfaitement dégagée, le soleil fait étinceler une mer d’huile.  Et cette fois-ci c’est une énorme et massive chaîne de montagnes toutes blanches que nous voyons se découper au loin, juste au dessus de la mer Noire, du côté de la Géorgie. Le contraste mer/sommets blancs nous éblouit et nous émerveille.
   
A midi nous sommes à Trabzon. Hôtel pour la nuit. Douches et repos. Clément va se balader seul en ville et fait copain-copain avec tout le monde : deux vendeurs d’une boutique de cosmétique avec qui il discute shampoing et qui le trouvent très à leur goût, le photographe (photo d’identité oblige pour les visas), les libraires chez qui il cherche un guide pour l’Iran … Ah oui, on ne vous a pas dit notre petite mésaventure : forcément on a oublié notre guide Lonely Planet sur l’Iran acheté avec amour à Paris cet été … bien au chaud chez Christelle à Istanbul, bêtas que l’on est ! Heureusement qu’on l’avait bien potassé avant !

Mercredi, journée décisive.3 allers-retours à l’ambassade locale d’Iran (mais à chaque fois une bonne suée sous mon foulard dont je me suis recouverte pour l’occasion) première phrase que l’on nous dit: Hello my friend. Très surprenant mais accueillant! Nous passons une grosse heure à la banque, de retour a l’ambassade vers 15H00 nous avons nos visas estampillés sur nos passeports. Des mois de suspens résolus en quelques heures, quelques sourires et … une poignée de main ! Le plan Trabzon marche ! Mais faut que je vous raconte la poignée de main … Lorsqu’à 15h nous retournons chercher nos visas, et alors que depuis le matin je joue la femme recluse derrière son manteau et son foulard de vertu, baissant les yeux et modérant mes interventions, arrive le faux pas. Clément entre, un fonctionnaire ( pas le même que le matin) lui tend la main, ils se la serrent. Je le suis, et voilà que le fonctionnaire retend la main … Euh … j’hésite … en bon Iranien il ne devrait pas me tendre la main, je croyais que ça ne se faisait pas, mais en même temps, en tant que Française je ne peux pas refuser une main tendue, tout cela défile dans ma petite tête et … je lui tends ma main en retour, un peu en décalé. Et là non, il est désolé, il retire les siennes et les plaques contre lui, non désolé, il ne peut pas faire ça, lui, vraiment, que Dieu le protège (interprétation des gestes et du regard). Mais alors pourquoi ? Monsieur tendait la main pour indiquer à mon tendre conjoint où il pouvait s’asseoir … Oups ! Mon tendre et cher -qui n’a rien suivi- me fusille d’un regard genre « tu sais vraiment pas te tenir » à l’intention du fonctionnaire, et deux minutes plus tard nous avons nos visas en poche !


Publié dans Turquie

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E
<br /> <br /> Ha, voilà un article auquel je m'identifie... Avec mon compagnon, nous avons également obtenu nos visas Iraniens à Trabzon et... J'ai moi aussi cru que la main tendue par le fonctionnaire m'était<br /> destinée, et pas du tout.<br /> <br /> <br /> Un accueil charmant, en tout cas!<br /> <br /> <br /> <br />
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A
<br /> Salut à tous les deux<br /> Bravo pour les visas qui n'étaient pas gagnés! merci pour les quelques superbes photos et on sent que vous prenez le temps de vivre le texte s'allonge et se bonifie même s'il était déjà super<br /> sympa comme le rappelait Marine il n'y a pas très longtemps !<br /> Pour info il neige en Normandie et il fait -10 c/ Nico avec de la neige partout et pas mal de glissade en vue car sa bagnole ne tient pas sur la neige !! nous avions pensé lui apporter ta paire de<br /> chaine mais à vous lire vous avez du l'emporter !!<br /> Nous partons chez eux pour la semaine<br /> Bonne ballade en Iran et bisous à tous les deux<br /> <br /> Alain<br /> <br /> <br />
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K
<br /> Alors à quand l'Iran??? TA TA TATATATATATATATATATATa  (suspens)!<br /> <br /> <br />
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